Ce que tu fuis te suit, ce à quoi tu fais face s’efface

Christian Beauchemin, membre du forum Vivre un deuil par suicide, partage en toute vulnérabilité comment il vit son deuil après le décès de sa fille. Lisez ce témoignage rempli d’espoir publié dans le cadre de la journée internationale pour les personnes endeuillées par suicide. 

Épilobe à feuilles étroites, symbolisant le renouveau, la résilience et la guérison

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Ma fille Julie avait 28 ans. Elle était étudiante au doctorat. Depuis son décès, je vis un deuil compliqué. 

  

Depuis huit ans, je consulte une psychologue toutes les deux semaines. Pas par faiblesse, mais parce que je veux rester debout. Il faut du courage pour affronter un deuil par suicide. J’ai évité l’alcool, les drogues ou autres échappatoires. Ce que je sais maintenant, c’est que pour beaucoup d’endeuillés, comme pour moi, le suicide laisse une blessure cruelle, marquée par les regrets et parfois d’une lourde culpabilité. 

  

Je me demande encore ce que j’aurais pu faire de différent, ce que j’aurais dû faire, ce que je n’ai pas vu, ce que je n’ai pas compris, ce qui m’a échappé. Mais je ne peux pas changer le passé. Je dois d’abord retrouver un certain équilibre, puis reconnaître ma peine et faire face à ma souffrance pour pouvoir continuer, à la suite du geste de Julie. Et avancer, un pas à la fois. 

 

Chaque année, le 22 novembre marque la Journée internationale des personnes endeuillées par suicide. Une journée pour reconnaître une douleur invisible, souvent incomprise, mais bien réelle. Une journée pour dire à celles et ceux qui vivent ce deuil : « Vous n’êtes pas seuls. » Une journée pour rappeler que derrière chaque suicide, il y a des proches qui restent, dévastés. 

  

Je suis l’un d’eux. 

  

Quand on perd un être cher par suicide, on ne perd pas seulement une personne. On perd des repères, des certitudes, une partie de soi, parfois même le goût de continuer ou le sentiment que la vie garde un sens. 

  

On peut perdre d’autres relations aussi. On se retrouve avec un sac à dos invisible, mais terriblement lourd. Le mien contient de la souffrance et des cauchemars qui persistent, mais il contient aussi des outils, dont l’aide psychologique que j’ai choisi de recevoir. 

  

Ce deuil m’a transformé. Ma chaîne a débarqué. Maux de dos, de tête, de ventre. Mal de vivre. Le corps et le cerveau nous envoient des messages qu’il est dangereux de ne pas écouter. Cela m’a forcé à chercher de l’aide et à me reconstruire. C’est un cheminement sinueux, cahoteux, en spirale, où on fait trois pas en avant, puis deux en arrière. Et parfois de côté. 

  

J’ai choisi de me battre avec mes démons et mes malheurs, afin de continuer, de ne pas me décourager ni abandonner. Je m’entraîne quatre ou cinq fois par semaine. Je fréquente quotidiennement le café Tim du coin, je bricole, je lis et j’écris. J’ai choisi de parler, de témoigner et de partager sur le forum deuilparsuicide.ca. Car j’ai compris ce que répétait le Dr Gilles Lapointe : « Ce qui ne s’exprime pas s’imprime. » 

  

Les ressources existent. Les lignes d’aide par téléphone ou par écrit (oui, on peut les utiliser aussi comme personnes endeuillées !), les professionnels de la santé, les groupes de soutien, les forums. Le forum deuilparsuicide.ca m’a permis de réaliser que je n’étais pas seul. Que d’autres vivent cette blessure, cette douleur, cette incompréhension, cette quête de sens. Le livre Se donner le droit d’être malheureux du psychologue Marc-André Dufour m’a aussi beaucoup aidé. 

  

Ce que je veux dire à ceux et celles qui vivent un deuil par suicide, c’est ceci : vous n’êtes pas seuls. Si vous êtes en détresse, si vous pensez que la seule issue est de tout arrêter, rappelez-vous que ce que vous cherchez avant tout, c’est arrêter de souffrir, pas arrêter de vivre. 

  

Et pour ça, il faut parler. Il faut demander de l’aide. Il faut accepter que la route soit longue, qu’elle demande du temps, beaucoup, mais qu’elle peut être parcourue. 

  

Aujourd’hui, je vais mieux qu’avant. Je ne suis pas parfaitement heureux, mais je chemine. Je ne fais plus de cauchemars. Je garde les bons souvenirs. J’ai trouvé des façons de tenir bon. Et je crois que tout le monde peut en trouver, à sa façon. 

  

Je n’ai pas pu empêcher le suicide de Julie. Encore aujourd’hui, je me dis que j’aurais dû comprendre, faire autrement. Ce que je sais, c’est que tenter de fuir sa douleur ne la fait pas disparaître. Pour survivre, il faut accepter sa peine, reconnaître sa souffrance et, même si le sac à dos est parfois trop lourd, avancer un pas à la fois. 

  

Ce que tu fuis te suit, ce à quoi tu fais face s’efface. 

Ressources disponibles 

Pour toute personne endeuillée par suicide, des ressources gratuites existent pour vous soutenir partout au Québec. 

Ce témoignage est également paru dans La Presse.